Animaux sauvages, Reportage

Sur la piste du plus petit oiseau au monde

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Le défi était de taille, au vu de la rareté de cet oiseau là ! Très difficile à observer car ne vivant qu’à Cuba, nous avons trouvé le plus petit oiseau au monde : le colibri d’Elena. Reportage sur place (réalisé fin octobre 2019, publié dans Animaux Bonheur n°24, printemps 2020).

Dans une nuée de moustiques assoiffés de sang, nous évoluons lentement sur un petit sentier près des marécages. L’air est lourd, dense, et la chaleur étouffante. Il faut pourtant continuer à s’enfoncer dans les entrailles de cette cathédrale végétale si l’on veut avoir une chance d’observer l’avifaune locale… 

Tout est silencieux. Peu de chants résonnent en cette fin de matinée, et il faut ouvrir grands les yeux pour distinguer les petites silhouettes fragiles qui sautillent de branche en branche, ou fendent le ciel azur à la recherche de pitance à se mettre sous le bec.

Nous sommes dans la région « Ciénaga de Zapata » (cienaga signifiant marécage en espagnol) une péninsule de 4500 km carrés de la province de Matanzas, à Cuba. C’est la plus grande zone humide de l’espace des Caraïbes, reconnue en tant que réserve de biosphère par l’Unesco.

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Ciénaga de Zapata

« Aujourd’hui, il y a assez peu d’oiseaux en raison de la pression atmosphérique qui est élevée», avoue Eduardo Abreu Guerra, biologiste et guide du parc national Cienaga de Zapata, qui a accepté de braver la chaleur de cette fin octobre pour une visite privée de la péninsule hors des sentiers battus. « Il y a pourtant de quoi ravir les ornithologues amateurs, puisque pas moins de 276 espèces d’oiseaux vivent ici (sur les 600 que l’on trouve dans les îles des Caraïbes), dont 23 sont endémiques et ne vivent nulle part ailleurs », poursuit-il.

Cuba est la plus grande île de la chaîne des Antilles, et abrite plus de la moitié des espèces de plantes endémiques de la région, ce qui en fait une priorité de conservation pour les Caraïbes. 

Malheureusement, comme partout sur le globe, de nombreuses espèces, végétales comme animales, disparaissent inexorablement en raison de la déforestation pour l’agriculture. 

C’est notamment grâce au réseau d’aires protégées (plus de 260, qui représentent 22% de la superficie de l’île), que les oiseaux peuvent continuer à vivre en paix. Mais il est par exemple devenu très compliqué d’observer des perroquets colorés, qui ont besoin de forêts denses et non perturbées pour se cacher et survivre. 

« Même si certaines espèces se font plus rares ou sont en danger en raison de la perte de leur habitat, globalement à Cuba les oiseaux se portent bien. Ici, pas de Monsanto, Bayer et compagnie, leurs produits sont bannis depuis les années 1970. Résultat, on a beaucoup d’insectes, et les oiseaux peuvent se nourrir », explique le biologiste qui se veut optimiste. 

Eduardo, d’un tempérament calme et posé, est d’une gentillesse infinie, car prend le temps de me conduire dans plusieurs coins propices à l’observation des oiseaux, alors qu’il avait rendez-vous avec sa mère âgée… 

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Eduardo Abreu Guerra, biologiste et guide

La « star » locale que nous cherchons est le plus petit oiseau que l’on puisse trouver sur terre : un adorable colibri de 5 à 6 cm, nommé le colibri « abeille », colibri d’Elena ou zunzuncito en espagnol. Il est de plus en plus rare et ne se trouve qu’à Cuba, dans deux régions dont celle où nous sommes aujourd’hui. L’apercevoir n’est pas garanti! 

En attendant, un “weeeooooooo” prolongé et descendant se fait entendre, suivi de plusieurs petits « weet weet !». C’est un Moucherolle tête-fou (Contopus caribaeus – Cuban Pewee), beaucoup plus courant à Cuba et donc plus facile à identifier, explique mon guide. Le petit passereau aux yeux cerclés de blanc vient d’ailleurs se poser à côté de nous sur un fil barbelé. Peu farouche, il se laisse photographier sans se faire prier !

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Moucherolle tête fou

Nous suivons une piste de moins en moins tracée, et pénétrons dans une forêt à la lisière de laquelle se promènent quelques cochons sauvages, peu concernés par notre intrusion. Les moustiques, eux, continuent de s’en donner à coeur joie en ne me laissant aucun répit. Je suis manifestement plus affectée que mon guide, qui rit bien de mon désarroi. Lui ne se fait pas piquer, trop autochtone pour cela.

Alors que j’essaye de me concentrer sur l’observation, Eduardo a sorti sa botte secrète. Sur son téléphone portable, il a enregistré des chants d’oiseaux, et il s’en sert maintenant pour les « appeler ».  

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Grâce à cette petite ruse, il ne faut pas attendre bien longtemps pour rencontrer un autre oiseau endémique de l’île, mais que l’on observe plus rarement, du moins en ville. 

Avec son plumage noir et jaune, impossible de se tromper, c’est bien l’Oriole de Cuba qui est perché en hauteur.

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L’espoir renaît, les oiseaux sont donc bien présents, malgré le silence apparent des lieux. Après une heure supplémentaire, seuls quelques vautours Urubu à tête rouge, très communs à Cuba, tournoient dans le ciel en groupe, sans doute à l’affut d’une charogne un peu plus loin.

Nous reprenons la route pour changer de lieu. En chemin, nous discutons du changement climatique. Bien que conscients de la situation environnementale, les cubains ne semblent pas plus préoccupés par les conséquences que cette catastrophe en cours pourrait avoir sur leur île. « Difficile de prédire combien la mer va monter, et comment nous serons affectés », tempère Eduardo.

Une fois arrivés, nous reprenons jumelles pour tenter d’admirer et de photographier de nouveaux oiseaux. Alors qu’Eduardo me montre un magnifique spécimen coloré dans son guide illustré, une fabuleuse coïncidence s’opère.

Caché dans les branchages, le voilà justement en chair et en plumes ! Parfaitement local, c’est le Todier de Cuba, qui rappelle le martin pêcheur avec son long bec et son plumage aux couleurs vives. Sans l’aide de mon guide, il m’aurait été difficile de le distinguer dans son arbre car il n’est pas bien grand.

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Après trois heures d’observation, la fatigue et la chaleur ont eu raison de notre patience pour la matinée. L’inquiétude monte : et si le plus petit oiseau du monde restait invisible ?

Il reste un endroit à explorer, à l’orée du petit village de Palpite. Avant de prendre congé, Eduardo m’indique le chemin vers la maison de Bernabé Hernandez, un retraité passionné d’oiseaux. Il faudra demander le chemin à plusieurs villageois pour enfin frapper à la bonne porte.

Rebaptisée « la casa Del Zunzuncito » (la maison du colibri), Bernabé me réserve un accueil tout aussi chaleureux que le reste de ses compatriotes. Il m’emmène directement dans son jardin, où il a installé des petits abreuvoirs en forme de fleur, dans lesquels il met de l’eau avec du sucre, pour attirer les colibris. Des pancartes disposées au centre montrent le plus petit colibri au monde.

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Bernabé m’explique avec humour que son plus grand plaisir dans la vie est d’observer les oiseaux, et de « boire du rhum avec eux » ! 

Plus sérieusement, il regrette que peu de Cubains à sa connaissance font cette démarche qui consiste à préserver les oiseaux en les nourrissant et en informant la population de leur fragilité. « A l’école, on n’apprend pas encore assez aux enfants que la biodiversité est en danger, c’est vraiment dommage. A Cuba, on a pourtant la chance d’avoir des espèces uniques au monde, c’est un trésor à préserver », confie-il.

A peine arrivée dans le jardin, l’émerveillement ne tarde pas. Un magnifique colibri vert émeraude est en plein vol stationnaire devant un abreuvoir : c’est le seul oiseau capable de faire du sur place ainsi, grâce à son anatomie particulière. Et que dire de ses ailes ! Elles peuvent faire jusqu’à 80 battements par seconde, ce qui rend sa photographie peu aisée…

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C’est un véritable plaisir que de s’assoir quelques instants dans ce jardin ombragé, et de se laisser prendre par la magie des lieux.

Les colibris ressemblent à des petites fées virevoltantes, qui vont, viennent, dans un ballet à la fois frénétique et parfaitement maîtrisé. Et quand ils se posent enfin sur une branche, c’est tout en douceur vu leur poids plume.

Si les colibris émeraudes sont magnifiques avec leurs reflets verts irisés, c’est un autre individu que j’espère enfin avoir la chance d’admirer.

 Bernabé me prend soudain par les épaules et me fait pivoter tout en pointant le doigt vers une toute petite forme, tranquillement posée sur une branche : c’est bien lui cette fois, sans aucun doute! Le fameux colibri d’Elena, est à quelques mètres à peine, discret et aussi petit qu’imaginé.

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« C’est une femelle, ou un mâle juvénile », hésite Bernabé. « C’est dommage que nous ne soyons pas encore en décembre, car à cette période, le poitrail des mâles devient rouge et brillant, pour attirer les femelles, il est alors beaucoup plus impressionnant… ». Peu importe sa couleur du moment, je suis très émue d’enfin voir de mes yeux cet oiseau unique.

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Le temps se suspend. Ni la chaleur et les insectes n’empêchent la contemplation des oiseaux, qui vont et viennent à toute vitesse au-dessus de nos têtes, parfois jusqu’à frôler les cheveux. Le léger vrombissement de leurs ailes est tout à fait charmant. Mais il est difficile d’obtenir un bon cliché de ces petits oiseaux abeilles en vol.

Mieux vaut alors baisser l’appareil photo pour mieux les admirer, et profiter de l’instant présent, rare, précieux et inoubliable. 

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