Ecologie, Reportage

La bataille du café bio au Costa Rica

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Dans ce petit pays d’Amérique centrale, pourtant reconnu pour ses actions en faveur de la protection de l’environnement, produire du café bio relève encore de la gageure. Reportage chez un couple de caféiculteurs. Publié dans le magazine L’Utopik, Hiver 2017

Comme chaque matin ou presque, Marie Bell Beuchet harnache sa petite jument noire et arpente d’un pas dynamique une partie des plantations qui encadrent la Finca Monteclaro. Cela fait plus de 15 ans que la jeune française née au Costa Rica a décidé de reprendre, avec sa mère, l’exploitation familiale de café, juste après le grand krach début 2000 qui avait forcé son grand-père à déposer le bilan.

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Marie sur sa jument noire

Nous sommes dans la région de Turrialba au Costa Rica, à plus de 60 km de la capitale San José, et les temps sont durs pour les caféiculteurs. En particulier pour les producteurs biologiques qui produisent moins à des coûts plus élevés. « Sur 350 hectares de terres nous avons maintenant 100 hectares de canne à sucre, dont 70 hectares en agriculture raisonnée, le reste en bio certifié. Pour le café, nous n’avons plus que 4 hectares en bio, 8 en conventionnel et le reste est 50 hectares sont désormais à l’abandon en jachère, faute de moyens pour les exploiter», explique Marie, qui espère passer toutes les parcelles en bio à moyen terme. 

Patience et persévérance

Pour faire ce métier, il faut s’armer de patience et persévérer. La lutte contre les indésirables est constante sous les latitudes chaudes et humides du Costa Rica. Certaines graminées peuvent prendre 1 cm par jour. Résultat, les plantations de café se retrouvent régulièrement ensevelies sous la végétation, ce qui rendent difficiles la production et la récolte. Et bien évidemment, les insectes pullulent. Un combat épuisant pour les producteurs qui gagnent tout juste leur vie (environ 160 euros par semaine) dans un pays où la vie est chère. « Nous n’avons pas d’armée au Costa-Rica, mais il faut pouvoir payer les écoles, qui se trouvent dans le moindre petit village, ainsi que la sécurité sociale, qui permet à chacun de se soigner gratuitement. Il y a donc une charge fiscale importante qui pèse sur les “ticos” (NDRL : les Costariciens), ainsi que des charges sociales importantes, à hauteur de 40 % », précise la jeune femme tout en menant sa monture à travers les parcelles plantées.

Diversifier pour résister

Selon l’Organisation mondiale pour l’alimentation (FAO), le Costa Rica se place au premier rang mondial des pays utilisateurs de pesticides par hectare, devant la Chine. Aujourd’hui, seulement 1 % du café du Costa Rica est bio. Alors pour éviter les écueils de la monoculture de la banane ou de l’ananas, les petits producteurs bio appliquent certaines techniques d’agroécologie qui ont fait leurs preuves. La première consiste à diversifier le plus possible les parcelles, en introduisant d’autres essences entre les plants de café. Par exemple, l’association du Manilkara et du café donne de bons résultats. Cet arbre tropical de la famille Sapotaceae a en effet un système racinaire profond qui permet de limiter l’érosion du sol. En s’enfonçant dans la terre, les racines vont permettre l’extraction des nutriments en profondeur, les rendant plus facilement disponibles pour les caféiers. Autre avantage, ses fleurs et ses fruits attirent de nombreux oiseaux et pollinisateurs qui contribuent à la diversité biologique.

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Plants de café

De manière générale, planter des arbres entre les plants de café permet de créer de l’ombre et de l’humus, ce qui enrichit le sol, et constitue une barrière biologique à la propagation des maladies. « Beaucoup de producteurs locaux ne prennent pas soin du sol, ils se contentent de mettre les plants de café, et c’est tout. Pas de paillage, ou d’essences autres, et ils font des brûlis. Ici, rien de tout cela, on essaye de penser à long terme », précise la propriétaire des terrains. Les plants de café de la Finca côtoient aussi les plants de bananes, de cacao, de laurier et même de piments, qui seront exportés. L’idée d’intégrer des légumineuses comme l’érythrine dans les plantations fait également recette. Ces arbres tolèrent bien les coupes, et repoussent facilement, cela permet de fixer l’azote dans le sol.

Le coût de la diversification

Diversifier les cultures à un coût. Si l’État encourage le reboisement, « c’est plus de l’ordre de l’aumône que du soutien financier », se désole Marie Bell Beuchet. 5 dollars par arbre replanté par an, ou 100 dollars par hectare pour un producteur bio, la reconnaissance est en effet symbolique. « Il n’existe pas d’autres aides publiques pour encourager les producteurs qui vont dans le bon sens, ce n’est pas comme en France où l’agriculture est davantage assistée », poursuit-elle. Lorsqu’on est enregistré comme producteur de café bio par le gouvernement du Costa Rica, les contrôles sont très sérieux, surtout quand on exporte. La loi nationale sur l’agriculture bio précise qu’il faut aller plus loin que le fait de ne pas utiliser de pesticides : il faut également reconstituer les écosystèmes. Pour contrôler cela, des inspections sont faites régulièrement sur les parcelles et des échantillons sont envoyés en laboratoire et vérifiés. 

Des producteurs solidaires

Les petits producteurs isolés ne peuvent pas s’en sortir seuls face à une telle machine administrative. C’est pourquoi les initiatives privées se multiplient et les producteurs se regroupent en association pour gérer la paperasserie et obtenir les certifications. En 2013, l’Association de producteurs biologiques et pratiquant l’agriculture raisonnée « Apoya » voit le jour, dans la région de Turrialba. Elle regroupe une quarantaine de familles. « Il y a quand même une injustice profonde envers les petits producteurs de café bio qui sont constamment surveillés, alors que ceux qui font de la monoculture intensive d’ananas ou de bananes ne répondent pas du tout aux exigences de protection environnementale du pays…. De plus, les changements fréquents dans la législation ont tendance à nous mettre des bâtons dans les roues. Par exemple, avant l’année dernière, il était possible d’épandre la fiente de poules sur les parcelles comme engrais, ce qui était économique et pratique. Mais le ministère de l’agriculture costaricien a demandé à ce que la fiente de poule soit désormais compostée et non épandue», détaille la jeune femme.

Comme partout, le producteur bio doit payer des organismes privés pour obtenir les agréments et les labels. Ici Eco-Logica est le premier organisme certificateur d’Amérique latine, agréé par le gouvernement américain. Pour faire face à ces coûts et commercialiser les produits des 50 producteurs regroupés, les producteurs ont créé une entreprise à côté de l’association, la marque,  Naturalba.

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Des débouchés à trouver

À la finca Monteclaro, il y une petite usine de transformation juste à côté des plantations de café. Ce « beneficio », comme il est appelé ici, reçoit le café sous forme de fruits frais et en retire les graines, le transforme en café vert, qui est séché, pelé, et torréfié pour donner le grain noir bien connu.

Christian Beuchet, le mari de Marie, organise des visites guidées du beneficio. « Nous avons été obligés de nous lancer dans le tourisme pour arrondir nos fins de mois. Nous recevons en bed and breakfast, et organisons des coffee tours pour expliquer le défi que représente la production de café bio au Costa Rica aujourd’hui », explique-t-il. 

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Le beneficio

Le beneficio est équipé de séchoirs solaires, ce qui permet d’avoir un grain de café de plus grande qualité, avec des arômes plus fins. Le matériel de torréfaction est sur place, ainsi que le système d’empaquetage, gage d’une empreinte écologique limitée. « L’idée de faire tout nous même sur place  est née du constat qu’avec la crise du café dans les années 90, de plus en plus d’agriculteurs transformaient illégalement leur café, sans permis sanitaire et sans autorisation gouvernementale, afin d’en tirer un meilleur prix. Il fallait trouver une alternative au marché noir et à toutes ses dérives, c’est pourquoi nous avons mis en place ce système dans lequel les producteurs, associés ou non, peuvent transformer leur café dans notre petite usine », expliquent les époux Bell Beuchet. Ce système leur permet de rester propriétaire de leur café et de devenir entrepreneurs. 

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Ici, l’association produit plus ou moins 3.000 kg de café par an, ce qui est peu, mais gage de qualité. Tout est en « direct trade ». Les produits ne sont pas estampillés commerce équitable, car il faut des volumes nettement plus importants pour pouvoir bénéficier de ce label, et le prix à payer (30 dollars en plus que le prix de la bourse) ne permet pas l’autosuffisance des parcelles…

Il est donc difficile pour ces producteurs de distribuer leurs produits de façon éthique. « Nous aimerions par exemple que notre café arrive en France par voilier, un projet est à l’étude », confie Marie Bell Beuchet.

L’association Apoya essaye sans relâche de trouver des systèmes à la fois soutenablesdurables et économiquement rentables. Chaque jour, les grandes compagnies font pression sur ces petits producteurs, et tentent de leur racheter leurs terres abandonnées pour y faire de l’intensif. Beaucoup de producteurs ont aujourd’hui abandonné leslaissé leurs parcelles de café pour travailler dans le bâtiment à San José.

Marie, son époux Christian et leurs trois enfants continuent de s’accrocher à leur rêve.




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